Le Thé au Burundi : "Emergence d’une affaire sociétale"

Yanditswe na Egide NDUWIMANA
Kuya 28 Ruhuhuma 2018 saa 03:58
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Par Eric Ndayisaba (Enseignant-chercheur à l’ENS, Doctorant Université à Pau et des Pays de l’Adour/ Laboratoire LAM)
Alors que le thé constitue une nouvelle économie en émergence de part sa place dans les recettes publiques, ainsi que dans la constitution du revenu paysan, faut- il réfléchir sur la notion de tea society ? Au sait déjà que le thé marque profondément les sociétés asiatiques, arabo-musulmanes, ainsi que la civilisation anglo-saxonne. Mais l’inscription du thé (icayi) dans la société (...)

Par Eric Ndayisaba (Enseignant-chercheur à l’ENS, Doctorant Université à Pau et des Pays de l’Adour/ Laboratoire LAM)

Alors que le thé constitue une nouvelle économie en émergence de part sa place dans les recettes publiques, ainsi que dans la constitution du revenu paysan, faut- il réfléchir sur la notion de tea society ? Au sait déjà que le thé marque profondément les sociétés asiatiques, arabo-musulmanes, ainsi que la civilisation anglo-saxonne. Mais l’inscription du thé (icayi) dans la société burundaise, malgré sa faible influence culturelle, est une nouvelle donne qui pourrait mériter une attention, pourquoi pas particulière.

Autour de cette plante se structurent donc des dynamiques sociales plus ou moins importantes, car le thé burundais fait principalement références au territoire, à la population, à la production, à l’argent et à la consommation.

A . Le thé, la terre et la population

L’introduction du thé comme son expansion a toujours exigé la disponibilité des terrains et des hommes (et femmes) actifs. Cette plante fut donc introduite dans la région de hautes altitudes (1500-2400m), approximativement un quart du territoire national, et occupent actuellement plus de 60 000 ménages des producteurs.
Pour constituer les plantations théicoles étatiques et les boisements, tracer les routes et construire les usines, l’Etat a mis en valeurs les unes de ses terres encore disponibles ou a récupéré celles des particuliers moyennant des indemnisations. Dans un pays où le foncier fait toujours polémique, des conflits entre l’Etat et les anciens propriétaires des terrains sont de nos jours en attente de jugement au sein des instances judicaires, tandis que des plantations communales ou celles du parti ont été récupérées par les propriétaires de terrain à la venue du multipartisme des années 1990.

Dans cette course au foncier, les paysans étaient mobilisés pour disponibiliser leurs terres afin d’intégrer le théier dans leurs exploitations. Il était par exemple exigé de constituer 18 ares de plantation théicole pour chaque ménage dans la région d’Ijenda. Si les paysans ont progressivement accepté l’introduction de cette plante, leur entretien n’a pas toujours été meilleur et quelques parcelles ont été continuellement abandonnées.

Les planteurs théicoles sont des ménages exploitants individuellement, qui sont regroupés en associations et coopératives ou non. Ainsi, la hiérarchie des organisations des producteurs se dessine à l’image de l’organisation de l’Office du Thé du Burundi, faisant penser à l’émergence d’un leadership paysan ou d’une bureaucratie porte-parole ou intermédiaire. A côté des organisations des producteurs, un petit monde des Organisations Non Gouvernementales et des bailleurs de fonds s’intéresse au thé, faisant donc de cette plante, de plus en plus une affaire de tout le monde. C’est donc à travers des études, des séminaires et des ateliers qu’émergent des modèles et des experts du thé, tandis que les recommandations, souvent élaborées à la mode théatrale n’influencent pas toujours les décisions dans ce domaine.

De nos jours, la libéralisation de la filière thé a favorisé une certaine amélioration de la rémunération des producteurs ; ce qui a permis aux populations de s’intéresser de plus à cette plante, alors que la terre et l’obtention des jeunes plants restent un défi majeur. Pour cela, si des vulgarisateurs mal intentionnés rançonnent les paysans en leur promettant des jeunes plants, il y a des paysans, dans certaines régions comme à Buhoro, qui s’initient eux-mêmes à la préparation des boutures.

Le thé, c’est aussi l’aspect environnemental. Si la constitution des blocs industriels de Teza et de Rwegura a grignoté sur la forêt de la Kibira, la pratique de cette plante exige par contre des boisements nécessaires comme énergie pour l’usinage. Ce sont donc toutes ces plantations étatiques que paysannes, en particulier d’eucalyptus qui font la beauté des hautes terres et approvisionnent le bois aux usines théicoles, le charbon de bois aux centres urbains; tandis que le bois d’œuvre reste forcement très utiles.

Par ses exigences agronomiques surtout la cueillette, la mobilisation des ressources humaines (hommes, femmes, enfants et domestiques) et son influence sur le calendrier paysan sont importantes, et en terme de division du travail si l’homme est occupé, la femme est quant à elle surchargée. C’est pour cela que cette région du Mugamba semble attractive en termes de mouvements des populations venus du centre et du Nord du pays pour s’occuper de la cueillette dans les blocs industriels de l’OTB ou autres travaux liés à cette plante ; alors que d’autres sont recrutés dans les ménages comme domestiques. Si les sociétés théicoles récupéraient tous les jeunes qui n’avaient pas eu la chance ou le courage de pousser loin le niveau des études, de nos jours ce sont des jeunes diplômés ; n’ayant pas trouvé du travail correspond à leur formation, qui se proposent comme main d’œuvre. Et la volonté de l’OTB de consacrer plus d’efforts à l’encadrement pour contrecarrer la concurrence des sociétés privés a permis le recrutement en « masse » des encadreurs locaux.

Toujours en termes d’emploi, le thé c’est aussi tous le personnel public que privé engagé pour la réalisation de différentes activités soit d’encadrement, de production ou d’administration.

B. L’argent du thé dans tous ses états

L’argent du thé (amahera y’icayi) provient tout d’abord de la vente des feuilles vertes aux sociétés théicoles, qui payent les exploitants tous les 2 mois. Ce revenu mensuel est dit salaire (umufato, umwisho, agahembo) et permet au paysan tant bien que mal de s’égaler aux autres «fonctionnaires » de l’Etat. Cette somme sert donc à satisfaire le quotidien immédiat : les vivres, des frais scolaires, les soins médicaux. Elle officialise les traditionnelles solidarités paysannes aux moyens des prêts entre amis et voisins les plus immédiats car l’emprunteur est crédible du fait qu’il peut hypothéquer facilement sa carte de paie chez le boutiquier ou chez son voisin le plus aisé.

L’argent du thé se gagne également au moyen des vendeurs (abavenderi), c’est-à-dire des intermédiaires qui achètent les feuilles en payant directement cash la production aux exploitants pour les vendre plus cher et à crédit aux sociétés théicoles. Ce phénomène très récent est considéré illégal par l’OTB ; mais marque une certaine inscription de cette plante dans l’univers sociétal paysan et fait du thé une marchandise participant au micro-échange et aux transactions de proximité.

L’argent du thé, c’est également les crédits octroyés par les microfinances aux exploitants, sous l’aval de l’OTB. Si cette somme a un rôle important au niveau de l’amélioration des conditions de vie des populations, on peut reconnaître aussi qu’elle peut causer des problèmes dans l’organisation de la filière quand certains paysans, incapables de rembourser abandonnent leurs exploitations ou changent de société théicole.

C’est également au moyen de la vente des engrais chimiques « détournés » que les paysans se gagnent une certaine somme pour subvenir aux besoins les plus urgents. Si les engrais ne sont pas venus, on les utilise pour les cultures vivrières, donnant à ces dernières une certaine primauté par rapport aux plantes de l’Etat.

C. La consommation du thé : modernité et mobilité dans les habitudes culinaires

Même si la consommation du thé reste marginale, elle marque quant même l’évolution des mentalités dans les habitudes culinaires des burundais. Si le thé est considéré comme une consommation urbaine, l’évolution du protestantisme (le thé étant considéré comme une boisson des protestants) aurait contribué à la promotion de cette boisson chaude, y compris dans les milieux ruraux. La consommation du thé s’accompagne de ses outils tels principalement le thermos, les tasses et les gobelets. Ainsi, par exemple une jeune mariée trouve l’honneur d’apporter ce matériel le jour du mariage, faisant d’elle une épouse digne. Il convient aussi d’évoquer très peu de paysans qui se fabriquent artisanalement du thé pour leur consommation quotidienne. Si cette pratique reste marginale, elle démontre quant même une volonté d’appropriation locale de cette plante et une intégration (encore lente) de cette boisson dans l’ensemble de la consommation paysanne.

Parallèlement à la consommation domestique, le thé entre facilement dans les restaurants urbains que ruraux ; il est devenu comme une habitude de prendre du thé (kunywa icayi) le matin. Sur ce point la sociolinguistique y apporterait des compléments car le thé ne signifie pas seulement cette boisson chaude, mais cette fois-ci toute consommation matinale ; tandis qu’il est coutume de proposer du thé et du pain au malade. Si les ventes locales approchent à peine 10%, toute cette quantité n’est pas consommée au Burundi, car il est d’honneur d’envoyer des cadeaux de thé ou de café aux proches et amis à l’étranger, faisant de ces produits des références nationales incontournables.

La consommation du thé n’est pas seulement celle de cette boisson chaude, l’ingénierie paysanne invente d’autres boissons (actuellement prohibées) à base du thé et du sucre. Si on ne connaît pas les détails ni le volume de ces boissons (umudiringi, umunanasi,…), on peut penser à une certaine réappropriation locale de ce produit pour une utilité plus sociétale (car répondant aux besoins immédiats des populations).

En bref, on peut dire que le thé est une nouvelle donne économique, sociale et culturelle burundaise. Si le café est traditionnellement cultivé pour exporter, le thé est plus en émergence sociétale tandis que sa consommation est loin supérieure à celle du café. Ainsi, la semaine du thé devient de plus en plus un rendez- vous important pour les acteurs et les amateurs de la filière thé mais également pour les autres secteurs de la vie économique nationale et régionale.

Le thé constitue donc une modernité agronomique, territoriale, économique et culinaire. Cette plante-marchandise essaie de gagner lentement les différents niveaux de la société burundaise.


Kumenyekanisha

TANGA ICIYUMVIRO

AMATEGEKO AGENGA IYANDIKWA RY’ICIYUMVIRO CAWE

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